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IA : Sortons de la passivité, définissons quelle place on veut lui laisser

Tribune d'expert / 27 mars 2026

Le débat politique actuel sur l’Intelligence Artificielle est d’une pauvreté affligeante. Tandis que la technologie redéfinit les contours de notre réalité à une vitesse vertigineuse, nos échanges se limitent trop souvent à une seule angoisse : « Allons-nous tous perdre nos emplois ? ». C'est regarder l'incendie par le trou de la serrure.

Pendant que nous nous écharpons sur des statistiques et que nous essayons tous de lire l'avenir dans une boule de cristal, nous oublions l'essentiel : l'IA n'est pas une force de la nature. C’est une technologie bien humaine qui peut être façonnée par nos choix de société. Et ne pas choisir, c’est laisser les algorithmes de la Silicon Valley ou de Pékin rédiger notre futur à notre place.

Pour un "Crash-Test" de l'IA

Nous n'autorisons aucune voiture à circuler sans qu'elle ait subi des crash-tests rigoureux pour garantir la sécurité des passagers. Pourquoi acceptons-nous de déployer massivement des IA qui impactent nos vies, notre santé mentale et notre démocratie sans exiger une transparence similaire ?

Il est temps d'imposer un scoring de sécurité et d'éthique clair et affiché. Des benchmarks existent et doivent surement être améliorés ; transformons-les en outils de décision publique. Nous devons savoir si l'outil que nous utilisons respecte notre autonomie ou s'il nous rend structurellement dépendants.

La souveraineté par le Code

La question de l'autonomie étatique est un point clé du débat. Vouloir la résilience sans maîtriser l'outil est une illusion. L’engagement politique doit être clair : maîtriser le cycle de vie des données et être capable de faire tourner les outils essentiels sans dépendre de tiers (notamment d'autres états). C’est le seul moyen de garantir que les "cerveaux numériques" de nos administrations et de nos entreprises ne puissent pas être débranchés ou censurés par une puissance étrangère. La souveraineté ne se décrète pas, elle se code. Mais ça demande des choix de société et des décisions politiques fortes.

Le choix de la décélération : l'IA pour "être" plutôt que pour "faire"

Tout nous pousse à aller plus vite, plus loin, plus complexe. Mais dans cette accélération frénétique, beaucoup perdent pied. Et si le véritable progrès n'était pas de produire toujours plus, mais de produire mieux pour se redonner du temps ? C'est peut-être en quelque sorte une fin au "Travailler plus pour gagner plus".

Utiliser l'IA pour maintenir notre niveau de vie tout en travaillant moins (ou a minima autrement), pour redonner de l'humain là où il a disparu, pour ralentir la machine infernale : c'est un choix politique valable. Mais ce choix demande un courage que la passivité actuelle étouffe.

Reprendre les rênes

Nous devons passer d'une question de victime, "Quelle place l'IA va-t-elle nous laisser ?", à une question de pilote : "Quelle place voulons-nous réellement donner à l'IA ?".

Que l'on veuille remplacer tous les médecins, enseignants, comptables, ... ou autres professions par l'IA, qu'on y soit opposé ou qu'on soit pour un intermédiaire, la question centrale sera surtout de définir ce qu'on veut faire en tant que société et comment on se donne les moyens d'y arriver (tout en restant conscient que nous ne vivons pas en autarcie).

Cette prise de contrôle sur notre avenir passe par une sensibilisation massive et sans concession de l'ensemble de la population. L'IA est trop importante pour être laissée aux seuls techniciens ou aux experts en marketing.

Le monde de 2031 n'est pas écrit. Il dépend de notre capacité à dire "non" à ce qui nous aliène et "oui" à ce qui nous renforce. Prenons le taureau par les cornes : l'avenir n'est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire.

Par Jean-François Deldon, fondateur de Yakadata, ambassadeur "Osez l'IA", expert Bpifrance.